| Centre Primo Levi

Intervention de Serge Portelli, magistrat, président de chambre près la Cour d'appel de Versailles, en conférence de presse le 23 juin 2015.

medaillon serge portelli final

Je ressens une profonde révolte face à l’attitude de pays comme la France. Mon nom, Portelli, est d’origine maltaise. Malte est une toute petite île tout près de Lampedusa, or il y a une immense leçon de modestie à tirer de nos histoires respectives. Au XIXème siècle, les Maltais ont fui en masse la pauvreté et sont allés s’installer sans trop de difficultés dans les pays d’Afrique du Nord (en Tunisie, en Algérie, en Libye…). Aujourd’hui, c’est de ces anciens pays d’accueil que partent des bateaux pleins à craquer de migrants fuyant les conflits et la misère. Un chassé-croisé par-delà les siècles.


Ces migrants sont des gens exactement pareils à nous : nous-mêmes aurions pu être dans l’un ou l’autre bateau.


Le fait qu’aujourd’hui on se révolte contre eux et qu’on cherche à les expulser par tous les moyens constitue donc presque une injure personnelle. Contre nous, contre nos parents, contre l’humanité…


Je me suis intéressé à la torture parce que je suis né en Algérie, que mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands parents étaient en Algérie et que certains ont fait la guerre. Nous sommes sortis de cette guerre avec le sentiment de devoir œuvrer pour améliorer le sort des victimes ; c’était une sorte de dette à acquitter.


Le rapport du Sénat américain sur la pratique de la torture à la CIA le prouve : c’est impressionnant de constater que, si on ne sait pas accueillir et bien traiter les victimes de torture, on sait parfaitement pratiquer la torture. Je ne parle pas


des pays qui font ça de façon artisanale mais bien des pays démocratiques, où l’on travaille et réfléchit à la question depuis un siècle. La CIA et ses prédécesseurs utilisent des méthodes scientifiques, publient des rapports très précis, sachant exactement les effets produits sur l’individu, les nations, les peuples, les familles, etc.


Pendant 10 ans en Suisse et pendant 3 ou 4 ans en France, j’ai essayé de former ce qu’on appelle chez nous des « officiers de protection » [salariés de l’OFPRA en charge du traitement des demandes d’asile]. Avec des équipes de psychologues, j’essayais de leur faire comprendre ce que ça peut être qu’être victime de torture, et ce qui se passe dans ce type d’entretien d’autorité, à la fois dans leur tête à eux, officiers de protection, et dans celle du demandeur d’asile. L’enjeu est de leur faire comprendre les éléments psychiques qui se mettent en place, ce qu’on appelle chez les psychanalystes le « transfert » et le « contre-transfert ».


Leur faire comprendre aussi que la vérité est presque impossible à trouver et que le psychotraumatisme détruit toutes les règles ordinaires de l’entretien.


Ça, c’est pour nous tous extrêmement difficile et même presque impossible à comprendre.


Les Etats qui accueillent des demandeurs d’asile, dont certains peuvent avoir été persécutés, déploient les mécanismes ordinaires de la justice et de l’administration. C’est à la personne de faire la preuve qu’elle a été victime de torture. Or si l’on réfléchit deux minutes à ce que cela représente, c’est quasiment de l’ordre de l’impossible. Ce qui explique qu’aujourd’hui, très peu de victimes sont reconnues comme

telles puisque seulement 20 à 30% des demandes d’asile, selon les années, reçoivent une réponse finale positive.


Nous avons fortement protesté contre le projet de réforme de l’asile récemment examiné au Parlement, qui est presque une injure au droit d’asile. Avec certains autres membres du comité de soutien du Centre Primo Levi, j’ai signé une tribune volontairement virulente et ironique. Elle aurait pu l’être bien davantage quand on se met à la place de ces personnes et qu’on voit la douleur, le traumatisme supplémentaire que cela cause de ne pas être cru. Et que le Sénat propose d’envoyer systématiquement une obligation de quitter le territoire à ceux qui ont été rejetés, sans leur laisser le temps de faire un recours ! Qui sont ces Sénateurs ? Ils ont pourtant un cœur. Ils produisent des rapports et connaissent le monde… mais ils ne veulent pas le voir. Ils font partie d’une majorité de gens hélas de plus en plus nombreux, à ne pas comprendre ce que c’est que l’exil, que le psychotraumatisme ;


ce que c’est que d’être confronté à un officier à qui l’on raconte sa vie et ses souffrances, et qui vous regarde comme un menteur

[1].


Le Centre Primo Levi est l’une des rares institutions qui se battent pour essayer de faire comprendre cela à la population française. Néanmoins, nous serons toujours là dans vingt ans… ça ne fait malheureusement aucun doute.


[1] Cette proposition du Sénat d’envoyer systématiquement une obligation de quitter le territoire à chaque débouté du droit d’asile a finalement été rejetée en dernière lecture du projet de réforme de l’asile, voté le 15 juillet dernier.