| Centre Primo Levi

Intervention de l'écrivain Laurent Gaudé en conférence de presse le 23 juin 2015.

medaillon laurent gaudé final

Je vais faire un petit pas de côté par rapport à la problématique centrale de la torture pour parler, comme le centre me l’a proposé, d’une expérience que j’ai faite en 2013 sur une invitation de la chaîne de télévision Arte [1]. J’ai passé une semaine dans le Nord de l’Irak, dans la zone autonome du Kurdistan qui accueillait et qui accueille encore aujourd’hui un grand nombre de réfugiés syriens – kurdes, pour la plupart. C’était quelques mois avant la chute de Mossoul et l’avancée de Daesh. A l’époque, la problématique centrale de cette région était l’accueil, puisque le Kurdistan irakien avait décidé d’ouvrir les frontières aux frères kurdes syriens et de les accueillir dans différents camps de réfugiés, notamment celui de Kawergosk, qui a une capacité de 10 000 personnes.


Ce qui m’a le plus frappé, c’est évidemment à quel point les hommes, les femmes, les familles que l’on rencontre sont des gens comme nous. Les premières victimes des situations de guerre et de terreur comme celle qu’est en train de vivre la Syrie depuis maintenant 3 ou 4 années sont des gens qui jusque-là menaient des vies tout à fait comparables à la nôtre. En ce sens, le camp de réfugiés est un endroit vertigineux de proximité sociale, par exemple. J’ai reçu beaucoup de témoignages de gens qui me disaient : « Je n’aurais jamais pu rencontrer mon voisin de tente à Damas ou à Alep. Nous ne vivions pas dans le même secteur de la ville, nous ne sommes pas de la même classe sociale ». Et tout d’un coup, le camp de réfugiés crée cette espèce de proximité étrange, difficile pour la


plupart d’entre eux, exactement ce qui nous arriverait si tout était redistribué de manière brutale. La question des réfugiés – je le crois sans pourtant être un visionnaire – est une question absolument centrale dans le monde dans lequel on vit. Les chiffres du HCR et d’Amnesty le disent, c’est une question qui va croissante. Il ne s’agit pas de déplacer le problème de la torture qui est un problème spécifique, mais peut-être y-a-t-il un socle commun qui réside dans l’accueil et le regard porté. Quand on regarde l’effort que font par exemple le Liban, la Jordanie ou encore le Kurdistan (qui n’est pas encore une région indépendante mais qui est fortement autonome), on se rend compte à quel point, au niveau des Etats du moins, la notion d’hospitalité n’est absolument pas opérante aujourd’hui en France et n’existe tout simplement pas dans les esprits.


Nous (au sens large de ceux qui essayons de faire un peu de lumière sur ces thèmes-là) sommes confrontés à un contexte très difficile.


Ce, parce que la question des migrants vient créer de la confusion par rapport à la question plus spécifique de l’accueil des traumatisés de la torture et de l’asile politique, et entraîne tout un télescopage d’idées reçues et de craintes.


Nous traversons une période extrêmement crispée sur ce sujet et dans ce contexte, le seuil de tolérance vis-à-vis des victimes de torture a malheureusement inconsciemment baissé dans nos pays démocratiques occidentaux. Je suis convaincu que les années Bush y sont profondément pour quelque chose.

On s’est habitué à la pratique de la torture, et je crois à la profonde nécessité de dire à quel point c’est inacceptable parce que c’est une sortie de l’humanité.


C’est peut-être pour ça que ça nous concerne aujourd’hui, nous Européens : dans la plupart des cas, contrairement à ce qu’on voit dans les films, on ne torture pas pour obtenir un renseignement. Dans l’immense majorité des cas, c’est pour faire taire les gens qu’on les torture. Et au-delà du silence, c’est pour châtier quelque chose de leur humanité, pour punir l’humanité de ce qu’on considère comme un adversaire. C’est ce geste-là de châtiment de l’humain qui doit nous interpeler, en tout cas qui moi me touche et me révolte profondément. Je crois que c’est à ça qu’il faut répondre, peut-être en réinvestissant cette notion – et ça n’est pas utopique, je crois – d’hospitalité étatique. L’hospitalité, à ne pas confondre avec la charité, était une notion sacrée dans l’Antiquité. En perdant de vue cette notion, nous nous sommes asséchés et enlaidis. C’est pourquoi je crois qu’il est important d’essayer de la réintroduire.


Pour revenir au Centre Primo Levi, je suis saisi de vertige quand je vois et compare mentalement le temps très bref qu’il faut pour briser une vie et le temps qu’il faut pour reconstruire un individu.


Le temps de la brutalité, de la violence est un temps court : c’est le temps d’un viol, d’une balle, d’un geste immonde et sale. Tandis que tenter ne serait-ce que de permettre à la personne de se tenir à nouveau debout nécessite un temps long. Ce sera évidemment toujours déséquilibré mais c’est ce qui fait probablement la noblesse des praticiens qui s’y attèlent : les hommes et les femmes frappés ont besoin de ce temps long et nous devons le leur offrir.


[1] Voir le reportage interactif d’Arte sur l’expérience de Laurent Gaudé dans le camp de Kawergosk