Reza, photographe de l’âme

Philanthrope, idéaliste, humaniste, architecte dans l’âme et célèbre photojournaliste notamment pour le National Geographic, Reza parcourt le monde depuis plus de trente ans. Il a sillonné plus de cent pays, photographiant les conflits, les révolutions et les catastrophes humaines. Lors de sa venue au Centre en septembre dernier, Reza nous a fait l’honneur d’accepter d’entrer dans le comité de soutien de l’association.

Reza © Tim Mantoani

Parmi les causes qui vous tiennent à cœur, vous êtes tout particulièrement engagé auprès des réfugiés, notamment à travers les ateliers de photographie que vous animez pour les enfants de divers camps de réfugiés en Afghanistan ou en Irak. Quels sont le sens et les raisons de cet engagement ?

En effet, depuis 1983, je mène à titre bénévole (assurant aussi souvent un soutien financier) des formations à la photographie dans des camps de réfugiés et des sociétés civiles fragilisées. Ces formations au langage de l’image permettent aux bénéficiaires de passer du statut de victimes passives à celui d’acteurs de leur destin grâce au témoignage de l’intérieur qu’ils partagent ensuite au reste du monde. C’est une réappropriation de leur vie. Des camps de réfugiés afghans au Pakistan aux ghettos en Afrique du Sud au temps de l’Apartheid, des banlieues de France et de Sicile à la création d’un centre de formation et de production pour relancer les médias en Afghanistan, essentiellement en formant des femmes afghanes, des camps de réfugiés en Ouganda et Jordanie, aux enfants des rues en Ethiopie, en effet, la formation est au cœur de mon engagement. Plus récemment, j’ai commencé en 2013 une formation que je poursuis dans le camp de Kawergosk au Kurdistan irakien, d’une vingtaine de réfugiés syriens âgés de 11 à 15 ans. Je viens de lancer une autre formation d’une vingtaine de jeunes réfugiés Yezidis (10 jeunes filles et 10 jeunes garçons) dans un camp de réfugiés et de déplacés près de la ville de Duhoc au Kurdistan irakien. Et je vais poursuivre ailleurs. Mes formations ne s’attachent pas plus qu’il n’en faut à la « technique », mais je leur apprends à voir, à raconter par l’image.

Vous réfléchissez depuis longtemps à l’impact de la violence cyclique qui gangrène certaines régions du monde, et à la façon d’enrayer ses effets. A quelles conclusions vous ont mené jusqu’à présent ces réflexions ?

Ces violences cycliques sont le résultat de certaines blessures qui ne sont pas bien guéries. Au fil de mes années d’observation, j’ai fait le constat que les guerres, les conflits, les désastres naturels ou les conflits ethniques entraînent deux destructions différentes. Il y a d’abord des destructions physiques sous l’effet des bombardements telles que la destruction des infrastructures (maisons, routes, écoles, hôpitaux…) ou l’atteinte aux personnes (blessés, amputés,…) : ce sont des destructions tangibles et visibles dont on peut témoigner par l’image.

Mais les véritables destructions sont invisibles, celle de la destruction de l’âme et de l’esprit. Elles sont liées au traumatisme qui est créé chez les individus qui voient leur maison détruite, les membres de leur famille blessés, ou encore au traumatisme de devoir quitter sa ville, son pays, sa famille, ses amis, et de se retrouver dans une culture inconnue dans laquelle l’exilé est regardé avec méfiance, incompris par l’autre. Tous ces traumatismes engendrent des blessures profondes et invisibles et tant que celles-ci ne sont pas traitées, pansées, cela alimente un cycle de violence. La personne qui a subi un cycle de violence, retourne vers celui (ou son substitut choisi inconsciemment) qui en est à l’origine. C’est une réaction humaine. Un enfant qui voit sa maison détruite, ses parents morts, ses frères et sœurs emprisonnés ou attaqués par la police, ou qui subit lui-même des violences (dans les manifestations et les conflits, on voit de plus en plus souvent des attaques contre les enfants) s’affranchira de son traumatisme en faisant subir ce que lui-même a subi. Même si on lui offre une nouvelle maison, une nouvelle école, au fond de lui-même, il n’a qu’une seule envie : venger son paradis de l’enfance perdu et se retourner contre les gens qui ont causé la destruction de son âme.

Tant que nous ne trouvons pas les moyens de rompre ces cycles de violence et de trouver une réponse positive pour canaliser les conséquences des traumatismes subis, il n’y aura pas de fin à cette violence.

Malheureusement, dans les sociétés civiles fragilisées, on se concentre sur les reconstructions matérielles (tente, école, peinture de façades dans les banlieues). Elles sont nécessaires, mais pas suffisantes. On met peu en œuvre les moyens de reconstruction de l’âme et de l’esprit. On va encore trop peu à la racine : cette blessure profonde qui est l’origine de la violence. Or si l’on peut aisément s’attacher aux destructions physiques (des villes, des ponts, des prothèses sophistiquées pour remplacer les membres amputés), la guérison des blessures invisibles est difficile.

Les projets que nous menons avec mon équipe sont fondés sur ces observations. Les formations à la photographie permettent de donner un outil d’expression aux personnes qui ont subi et qui subissent encore ces traumatismes et de briser un cycle de violence et de vengeance. On sait que l’art est une solution importante pour la thérapie (nombre d’artistes ne se servent-ils pas, consciemment ou inconsciemment, de leur art comme acte thérapeutique ?).
Dans les pays « développés », juste après une crise sociale, un grave accident, une fusillade dans une école, nous envoyons aussi des psychologues pour aider les survivants à sortir de ces traumatismes. Mais pour les peuples du Moyen Orient qui subissent depuis des décennies des attaques sous diverses formes, pour les Afghans qui, depuis trente ans, subissent les bombardements de toutes les armées du monde, qu’avons-nous mis en œuvre pour panser les blessures invisibles de générations entières ? Le recours systématique à des psychologues est complexe. A mon avis, une des solutions est de créer de grands centres de formations aux métiers de la culture, de l’éducation, des médias. Je ne pense pas aux médias traditionnels qui, pour moi, sont plus

le prolongement de politiques gouvernementales qui participent à la fragilisation des sociétés, mais des médias dont la mission serait de rassembler, de réunir, de créer une forme d’empathie, jouant ainsi un rôle de « guérisseur national ». Et je pense que les femmes sont majoritairement les plus à même d’être formées à ces outils et de jouer ce rôle, car ce sont de potentielles « mères » et qu’elles ont en elles la capacité de dépasser les conflits, le désir de vengeance, et donc d’interrompre ce cycle de violence.

C’est ce que nous avons fait en Afghanistan.


Vos photographies de réfugiés exposées depuis le début de l’été sur les quais de Seine à Paris ont été révélées à un moment où l’Europe voyait un nombre sans précédents de personnes en quête de protection arriver jusqu’à ses portes. Votre exposition (intitulée « Rêve d’humanité ») a probablement participé de la prise de conscience et du mouvement de mobilisation qui ont eu lieu ces derniers mois. En était-ce l’objectif ?

J’ai imaginé cette exposition en mai 2014, bien avant la terrible actualité qui a secoué l’été 2015 et il a fallu plus d’un an à la mettre en place. L’objectif de cette exposition était de montrer le visage humain des réfugiés, loin de tout misérabilisme, loin des images de détresse, certes bien réelles, véhiculées par les médias. Rendre une normalité (ce qu’ils subissent pourrait tout aussi bien nous arriver), une dignité et une humanité à ces êtres pris dans la tourmente, me semble fondamental pour construire une sincère empathie, une solidarité du reste du monde. Cette installation recherche l’effet « miroir », pas seulement auprès des parisiens, mais aussi des nombreux touristes qui

passent devant, car la question de l’exode, de l’exil, des réfugiés, est une question mondiale. Elle nous concerne tous.


Photographier des personnes blessées par la rupture qu’a causée l’exil forcé, et souvent aussi par les violences subies au pays, n’est pas un travail anodin. Que montrer de ces visages marqués par ces blessures sans entrer par infraction dans l’intimité de ces personnes ?

Je conçois la photographie comme une rencontre, parfois fortuite, mais je récuse toute forme de voyeurisme gratuit. Je m’attache à photographier les survivants. Si je le peux, je passe du temps avec les gens que je photographie, au point qu’à un moment, ils « me donnent » la photographie. Je ne la prends pas, ils m’en font cadeau. Peut-être savent-ils intuitivement que je ne le les trahirai pas ? Parfois, le temps ne nous est pas donné et c’est un simple échange de regard. Les yeux sont les fenêtres de l’âme, et quand une âme est blessée, il faut éprouver une profonde et sincère empathie pour que la personne « ouvre » sa fenêtre et permette de saisir la blessure de son âme. Mais entre une main tendue dont l’autre avait un besoin absolu et une photographie prise, j’ai choisi la main tendue. L’humain d’abord.


Lors de votre venue en septembre dernier, vous avez dit vouloir consacrer vos cinq prochaines années aux réfugiés. Pouvez-vous nous dire deux mots sur vos projets ?

Au fil des conflits que j’ai couverts depuis 1979, j’ai souvent été amené à témoigner de la destinée des réfugiés. J’ai décidé de consacrer de 2015 à 2020 une partie de mon temps aux réfugiés de par le monde. Je vais notamment poursuivre mes reportages, et continuer parallèlement à former de jeunes

réfugiés (enfants et adolescents) à la photographie. Le travail photographique de ce projet sera ainsi un témoignage croisé : le mien et celui des jeunes qui ont recours à l’outil photographique comme moyen d’expression pour raconter leur quotidien.


Nous vous avons proposé d’entrer dans le comité de soutien du Centre Primo Levi car votre travail s’inscrit précisément dans la logique et l’approche du centre. Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter notre proposition ?

Un élément de réponse vient sans doute de mon vécu. J’ai subi tout ce dont on parle : la prison, la torture, l’exil, l’exode et d’autres blessures que je porte en moi. Je sais combien la photographie et tout ce que je fais m’a aidé, et m’aide à exprimer ma pensée, à dépasser tous ces problèmes. En identifiant ces blessures, en les pansant, je me suis attaché, parallèlement à mon métier de photoreporter, à partager aux autres gens qui souffrent mon savoir-faire et ma connaissance profonde de l’outil et de ce langage. Mais pas seulement. Je me suis attaché, à travers mes photographies, à créer une rencontre entre ceux qui souffrent et ceux qui peuvent aider, car je crois profondément en l’unité de l’Humanité. Je partage la pensée du poète persan du XIIIème siècle, Sa’adi, qui compare l’humanité à un corps. Lorsqu’une partie du corps souffre, même une infime partie, l’ensemble du corps souffre. Ce n’est qu’en prenant soin de cette partie qui souffre que l’ensemble du corps retrouvera son équilibre. C’est notre rôle.

Voilà pourquoi je crois en la mission du Centre Primo Levi, je soutiens ses actions et je suis très honoré d’en faire partie.