Point de vue : Émilie Medeiros

Psychologue et anthropologue, experte auprès des victimes pour la Cour pénale internationale

Emilie Medeiros est psychologue et anthropologue, experte auprès des victimes pour la Cour pénale internationale, notamment sur le cas « enfants-soldats ». Elle a beaucoup travaillé auprès de ces jeunes dans le cadre de projets à visée thérapeutique, au sein de différents pays d’Afrique dont le Libéria et la Sierra Léone, pour le compte d’ONG telles que Médecins du Monde, Handicap International et Conciliation Resources. Elle a également travaillé sur cette question dans une approche ethnographique et anthropologique. Elle a effectué un doctorat  portant sur l’étude clinique et ethnographique de la question « enfants-soldats »  dans le cadre du conflit armé au Népal, où elle a séjourné 18 mois auprès de ces jeunes.

 

Il faut se garder de l’image stéréotypée “enfants-soldats”

Pour elle, la question des enfants-soldats ne peut s’appréhender sans comprendre le vécu subjectif des jeunes enrôlés dans les groupes armés. Trop souvent, les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) qui sont mis en place notamment par différentes ONG ou agences onusiennes le sont à partir d’une vision occidentalisée de la question, d’une vision unilatérale qui conceptualise la participation précoce aux groupes armés au travers de la lentille sensationnaliste « enfants-soldats »  répandus dans les médias et le monde de l’humanitaire. L’expérience vécue par ces jeunes est ainsi placée tantôt au sein d’un discours victimisant où les jeunes seraient passifs et dans l’incapacité de faire des choix ; tantôt dans un discours moralisateur diabolisant leur participation au conflit et la réduisant à l’horreur absolue, ce qui bien évidemment est parfois le cas. Mais dans d’autres cas, la réalité est beaucoup plus complexe. Les contextes de guerre, d’extrême pauvreté posent une empreinte différente sur le vécu de ces jeunes souvent très difficile à appréhender du point de vue des occidentaux vivant dans des pays en paix. Ainsi par exemple, l’expérience peut être vécue par certains jeunes sous le prisme d’un engagement social et politique.

Pour d’autres, il s’agira de la recherche d’une protection. 
En effet, certains de ces enfants, avant même leur engagement, ont connu des violences liées à la guerre. D’autres ont subi des maltraitances ou ont vécu des situations d’abandon familial et communautaire. Par ailleurs, si l’engagement dans des groupes armés se caractérise parfois par des  relations d’ascendance et d’exploitation, il est fréquent aussi que des relations plus sincères et authentiques, plus complexes, se nouent. Pour comprendre les causes de l’engagement précoce de ces jeunes, il faut se décaler du discours moral, moralisateur « enfants soldats » qui prédomine. Une approche psychologique permettra de mieux appréhender la question. Il ne s’agit pas de justifier l’enrôlement des enfants dans la guerre mais de veiller dans le cadre des projets de réhabilitation à prendre en compte toutes les subjectivités qui sont en jeu, les contextes et la complexité des trajectoires de vie dans la guerre, dont l’expérience d’engagement précoce n’est qu’une composante.
Il faut comprendre qu’il n’y a pas de recette standardisée.