« C’est l’imaginaire qui est en jeu »

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Comment est né ce projet commun Primo Levi/Maison de la Poésie ?

Victoria Kaario : Par une discussion avec Armando Cote, qui est psychologue au Centre Primo Levi. J’animais déjà des ateliers d’écriture avec des réfugiés politiques, je lui en ai parlé et il a trouvé l’idée très bonne. On s’est rendu compte qu’un lien pouvait se faire entre la Maison de la Poésie et le Centre Primo Levi à travers un travail autour du langage et de la parole. Comme j’ai une double formation de professeur de Français Langue Étrangère (FLE) et d’autrice, ça faisait sens. Le but est de permettre aux patients de se reconstruire à travers la langue et la poésie. Les ateliers qui leur sont proposés sont en fait un mélange d’écriture et de cours de langue. Ce sont des cours de français adaptés à un public sensible, hors du schéma scolaire classique, dans lesquels je m’adapte au groupe.

Déborah Caetano : L’équipe du Centre Primo Levi devait identifier parmi ses patients qui pourrait intégrer ce projet. Nous, à l’accueil, avons pu aussi proposer des noms. De par notre position, nous connaissons tous les patients. Notre travail est de créer du lien. On se rend compte de leurs progrès en français, on sent l’engagement de leur part dans ce travail d’apprentissage. C’est LE rendez-vous du lundi et une bouffée d’air frais malgré les difficultés auxquelles ils font face. Je me suis rendue au premier atelier à la Maison de la Poésie, je sais à quoi cela correspond et nous pouvons en discuter avec les patients.

Comment se passent les séances ? Comment se fait leur participation ?

DC : La première était incroyable, les patients étaient tous très attentifs. On a eu un peu peur de perdre celles et ceux qui étaient le moins à l’aise en français en début de séance mais les choses se sont mises en place petit à petit. Par la suite, j’ai retranscrit par écrit le discours de présentation et de bienvenue qu’avait fait la directrice de la Maison de la Poésie pour, avec l’aide des interprètes, pouvoir le restituer aux patients non-francophones. J’ai trouvé cela important, afin qu’ils puissent bien se saisir de ce qui avait été dit en français et qu’ils n’avaient pas compris.

VK : Nous avons commencé par un exercice écrit, avec le « J'aime, Je n'aime pas » de Georges Perec. C’est un texte assez exigeant mais en même temps, il y a cette simplicité. Tout le monde arrive à faire cet exercice du j’aime/ je n’aime pas, avec des mots « transparents », comme le football, le cinéma. Ça permet de drainer du vocabulaire accessible.

DC : Le fait que certains, même très timides, puissent s’exprimer, faire l’effort de participer, c’était quelque chose de très fort. Ensuite, pour les personnes qui ne sont pas complétement francophones, des bénévoles de la Maison de la Poésie leur permettent de bien comprendre le contenu des ateliers. Pour moi, c’est aussi une manière de les voir autrement. J’ai vu que des groupes commençaient à s’entraider. Des fois j’ai l’impression qu’ils attendent vraiment le lundi et le jeudi comme si ces journées ponctuaient leur semaine. Ils ont besoin de reprendre confiance.

VK : Le fait que Déborah soit là change beaucoup de choses. Elle représente le côté accueil, social, en complément du suivi médical qu’ont les patients avec les thérapeutes.

DC : Je mène les entretiens d’accueil au Centre Primo Levi, donc je suis identifiée, ce qui permet de bien faire le lien avec la Maison de la Poésie.

VK : Il y a deux ateliers par semaine. Le lundi est consacré à des séances d’écriture. Le jeudi a lieu le cours de français. On y travaille l’écrit, l’oral, avec une approche très pratique autour du vocabulaire du logement, du voyage. Comme les niveaux sont très différents, l’idée est de vivre une sorte d’expérience collective. Souvent, je tiens compte de l’humeur du groupe, de son attention. Les moments informels, hors du cours, sont aussi très importants. Ça reste un cours de français, je fais feu de tout bois pour rester dans l’apprentissage. Je reste plus concentrée sur l’architecture de la langue, moins sur le fond. Pour les ateliers d’écriture, nous nous basons sur la bande dessinée muette « Là où vont nos pères » de Shaun Tan. Nous partons de cette BD pour écrire des textes, dont certains seront ensuite illustrés par Damien Mac Donald, un dessinateur. On passe de l’image au texte pour retourner à l’image.



Est-ce que le fait de produire du contenu dans ces séances d’écriture est important pour les participants ?

VK : Oui, complètement, travailler un texte qui est ensuite lu à haute voix devant les autres participants leur donne un sentiment de fierté. Ensuite, produire ce contenu écrit ensemble fait qu’un groupe se constitue, ils sentent qu’ils sont là les uns pour les autres. Le fait de restituer leurs écrits devant tout le monde, ils le feront bientôt sur scène, est quelque chose de fort. Ils s’exposent.

Quelle évolution avez-vous pu constater ?

VK : Je vois les liens qui se tissent entre les participants. Tous ne viennent pas du Centre Primo Levi, une autre association participe aussi aux ateliers, les profils sont assez divers. Avec moi aussi, le lien se construit, c’est palpable.

Qu’est-ce que signifient socialement ces séances ?

VK : L’idée est de se reconstruire à travers l’apprentissage de la langue, hors d’un cadre scolaire, dans un environnement poétique. Cela signifie sortir du quotidien, il y a un côté bouffée d’air frais.

DC : C’est vraiment le moment qui ponctue la semaine.

VK : Le lieu de la Maison de la Poésie est aussi très valorisant, dans le centre de Paris, l’endroit est très agréable.

En quoi la participation des patients du Centre Primo Levi au projet s'inscrit-elle dans leur accompagnement psychologique ?

DC : Le fait que cette activité soit proposée par le Centre Primo Levi est comme une continuité du soin.

VK : Oui, il y a une complémentarité dans le sens où il existe ce rapport à la parole et à la construction de soi dans la parole.

DC : Les ateliers permettent d’exister, au-delà des cours de français classiques. Autre chose est en jeu, lié au plaisir, à l’imaginaire.