Primo Levi, la force du témoignage | Centre Primo Levi

Primo Levi, la force du témoignage

Les souffrances, souvent invisibles, produites par la torture, sont complexes et durables. Elles sont difficiles à exprimer par les personnes qui ont survécu aux traitements humiliants visant à les détruire en tant qu'êtres humains. À partir de l'expérience acquise au centre de soins, l’association entend témoigner inlassablement de ces effets de la torture. C’est de cette ambition qu’est né le choix du nom Primo Levi, pour sa valeur symbolique, synonyme du refus des traitements inhumains, cruels et dégradants. Pour la force d’un témoignage historique, qui a participé à établir la nécessité des actions du Centre Primo Levi. L’association a sollicité l’accord de Madame Lucia Levi, décédée en 2009, qui a permis l’utilisation du nom de son époux et a toujours soutenu le centre dans ses activités.

Primo Levi écrivain et témoin de son siècle

Depuis sa mort en 1987, la notoriété de Primo Levi n'a cessé de croître en Italie, où il est désormais reconnu comme l'un des plus grands écrivains du XXe siècle, et partout ailleurs dans le monde où ses livres, traduits en de multiples langues, en ont fait le plus célèbre rescapé d’Auschwitz

 


« Nous sommes des témoins et nous en portons le poids. »

« J’ai survécu, j’ai témoigné. »

 

Primo Levi naît à Turin, en juillet 1919, dans une famille de Juifs piémontais originaires d’Espagne. Sa belle maison natale sera celle où il vivra, de son retour des camps à sa mort brutale le 11 avril 1987.
Il fait ses études dans le lycée d’Azegli, plus enclin aux matières scientifiques qu'aux cours de lettres. Il s’adonne aux sports de la montagne et, malgré les lois raciales instituées sous Mussolini, entre à l’université : il soutient brillamment sa thèse de chimie en 1941.

 

À peine entré dans la vie professionnelle, il gagne le Val d’Aoste pour rejoindre des résistants. Dénoncé, puis arrêté le 13 décembre 1943, il est interné près de Modène, au centre de l’Italie. En février 1944, il est envoyé à Auschwitz. Il sera parmi les 7500 Juifs italiens déportés et l’un des 88 qui revirent leur patrie.

Survie à Auschwitz

« J’ai eu la chance de n’être déporté à Auschwitz qu’en 1944, alors que le gouvernement allemand, en raison de la pénurie croissante de main-d’oeuvre, avait déjà décidé d’allonger la moyenne de vie des prisonniers à éliminer… ».

Ce sont les premières lignes de son livre fondamental, Si c’est un homme, celui qu’il avait déjà « écrit, sinon en acte, du moins en intention et en pensée dès l’époque du Lager ». Il lui faudra encore deux chances pour passer de l’immense cohorte des naufragés au groupe squelettique des rescapés : celle d’avoir pu, comme chimiste, travailler dans l’usine de la Buna et plus encore peut-être, celle d’avoir eu la scarlatine au moment où, devant l’avancée russe, les SS quittent le camp avec 58 000 prisonniers − dont bien peu survivront − laissant sur place les plus malades.

C’était le 27 janvier 1945 ; 8 mois et 23 jours plus tard, au terme d’une fabuleuse errance dans l’Europe de l’Est qu’il a narrée dans La Trêve, Primo Levi débarque à Turin où il retrouve sa famille épargnée.

 

Une volonté
de témoignage

Et la vie, non sans peine, reprend. Primo Levi trouve un emploi de chimiste, devient directeur d’une entreprise de peintures. Il se marie, a deux enfants et de nombreux amis. Il parle, raconte sans cesse ce qu’il a vu, au nom de tous ceux qui ne peuvent plus parler et qui sont allés seuls au bout de l’horreur. Très vite, en désordre, il écrit comme il l’avait pensé au camp, car le « besoin de raconter aux autres, de faire participer les autres, avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ».

 

Cependant, dans le climat politique et littéraire de l’après-guerre, les grands éditeurs se dérobent. Se questo é un UomoSi c'est un homme − ne paraîtra qu’en 1947 chez un petit éditeur, De Silva, en 2 000 exemplaires. La Trêve, publiée en avril 1963, aura tout de suite plus de succès.

Son activité professionnelle et sa vie familiale lui laissent peu de temps pour l’écriture. Néanmoins, peu à peu, son œuvre commence à être reconnue, traduite, portée au théâtre. Primo Levi va la poursuivre et l'élargir. Successivement paraissent : Le Système périodique (1975) qui trace le portrait de ses ancêtres et de la communauté juive du Piémont, La Clef à molette (1978), tête-à-tête entre un monteur de constructions métalliques et un chimiste, Lilith (1978), qui rend hommage à son bienfaiteur Lorenzo Perrone, et Maintenant ou Jamais (1982), histoire terrible d’un groupe de partisans juifs dans la Pologne occupée.

 

Dans Les Naufragés et les Rescapés, Primo Levi reprend les thèmes essentiels de toute son analyse des camps d’extermination. D’autres livres suivront, une douzaine au total, œuvres de fiction, poèmes, qui n’ont pas été encore tous traduits en français.

Ayant pris sa retraite, Primo Levi satisfait − partiellement − sa passion de l’étude ; « Son appétit de culture était insatiable et toujours sur la brèche. Cela allait de la littérature − en quatre ou cinq langues différentes − à la science en passant par l’histoire, moderne et ancienne, la culture juive, la philologie. » Sa notoriété lui imposait une multitude d’obligations qu’il s’efforçait de sélectionner et qui parfois lui interdisaient de faire ce qu’il désirait le plus. Ainsi se vérifiait son avertissement : « que nous le voulions ou non, nous sommes des témoins et nous en portons le poids. » (Lettre en français à Jean Samuel - avril 1946)

Ce poids, Primo Levi l’a porté jusqu’au bout, ne cessant de rappeler « ce qui fut », répondant aux mêmes questions sur les causes et les responsabilités avec la rigueur du chimiste. Jusqu’au bout, il a lutté contre les remontées du fascisme, contre le négationnisme. Jusqu’à sa fin, il a fait face à ses obligations familiales et éditoriales, aux opérations, à la maladie.

 

La veille de sa mort (qui a eu lieu le 11 avril 1987 à Turin), il débat avec Ferdinando Camon de l'éventuelle publication de son grand livre Les Naufragés et les Rescapés chez Gallimard. Il écrit une dernière Histoire Naturelle pour la Stampa et dit à une amie: « Tu penses que je suis déprimé ? Je ne le pense pas. J’ai survécu, j’ai raconté, j’ai témoigné. »