Parcours d’errance

L’instinct de survie pousse chacun à partir, donc à quitter. Avec cet arrachement commence une errance, voyage interminable dans lequel tout se perd : notion du temps, identité, repères. Extraits d'un numéro ancien et pourtant encore très actuel de la revue Mémoires.

Parmi les demandeurs d’asile qui ont fait une demande de soins au Centre Primo Levi, peu évoquent leur voyage. Ils font le récit des événements qui les conduisent à fuir et de leurs difficultés à vivre le quotidien de l’exil en France. De l’avant et de l’après. Dans certains cas, c’est sans doute parce que le voyage a été soudain. Ils ont fui, pris un avion avec l’aide de proches et soudain, ils sont ailleurs. Pour d’autres, le parcours aura été beaucoup plus douloureux. Évoquer le voyage, c’est faire resurgir toutes les douleurs qu’ils ont fait taire, dans cette errance quasi somnambulique, comme séparés du corps et du ressenti.

 

Le départ ne se choisit pas

 

Pour chacun, en fonction de son histoire et des conditions du voyage, le passage entre là-bas et ici peut s’étirer entre le soudain et l’interminable. Le travail de la thérapie permet de redéployer ce temps entre l’instant du départ, ce moment de rupture, et une arrivée possible... Pour la plupart, les demandeurs d’asile n’avaient jamais envisagé de quitter leur pays. Dans ce lieu de leur origine, ils avaient leur vie, leur famille, leurs amis, leur maison, leur métier, des projets. Pour les militants, leur engagement était aussi un attachement à l’avenir de leur pays. Les circonstances terribles qui obligent à un tel arrachement sont multiples, mais toutes marquées par la violence. Ce qui traverse les récits, c’est l’injonction de survivre. Le départ ne se choisit pas : il s’impose dans une urgence qui bien souvent ne laisse pas le temps ni de mesurer ni de raisonner. Pour les demandeurs d’asile, le voyage n’a pas été un projet. Il est une fuite.

Juan Boggino, psychothérapeute, nous rapporte une anecdote. « Dans

un atelier d’éducation aux droits de l’homme, des lycéens avaient choisi une valise pour symboliser le départ dans une exposition. Des jeunes mineurs isolés d’un foyer Cada (1) s’en sont étonnés: “Pourquoi une valise ? Nous n’avons jamais eu de valise”. » Pour beaucoup de personnes reçues au Centre Primo Levi, ce départ est une rupture précipitée. C… a 17 ans quand le film de sa vie s’enraye sur une image obsédante : il est passé par la fenêtre.

 

Des hommes armés sont entrés dans la maison et son père lui a demandé de fuir, le désignant, lui, comme celui qui pourrait survivre.

 

Il est passé par la fenêtre, avec l’interdit de revenir. Au traumatisme de perdre sa famille s’ajoute la culpabilité de les avoir laissés là, sans savoir si son départ n’aura pas accru les représailles envers sa famille. Parfois, au contraire, c’est pour protéger ses proches que l’exil s’impose. La personne recherchée peut devenir une source de menace pour sa famille.

 

L’exil est inconcevable

 

Pour ceux qui ont eu le temps d’y réfléchir, le départ a été une décision difficile à prendre. Certains se disent « on reviendra ». La fuite est souvent culpabilisante, ce geste de survie peut résonner comme un abandon. Pour les militants, il est ressenti

comme l’acte le plus lâche qui soit.

 

Perte d'identité

 

Le départ des pays où l’Etat est le plus répressif est interdit. L’herméticité des frontières commande alors de dissimuler son identité. On part sans visa ni passeport; ceux qui peuvent s’en procurer vont voyager sous une fausse identité. Celle sous laquelle ils devront parfois continuer à vivre. Juan évoque ce militant turc qui a dû fuir et demander l’asile sous son pseudonyme de militant. Pour protéger sa famille, il a ainsi coupé les liens avec ses proches pendant plus de douze ans. Le départ en exil est une rupture avec une part importante de soi-même. Beaucoup de réfugiés africains errent dans des pays limitrophes, dans des camps ou cachés dans la forêt avant d’envisager un départ vers ailleurs.

C’est ainsi que C… a passé quatre années dans une errance totale, sans communication avec quiconque, obsédé par des tentations suicidaires. Un no man’s land. Véronique Bourboulon, psychanalyste, se souvient également de cette petite fille qui s’est retrouvée absolument seule à 12 ans. L… était chez une amie quand une rafle a emmené toute sa famille. Elle a passé plusieurs années seule, à vivre dans les rues de Brazzaville. Elle a appris des gestes inconnus, sa seule préoccupation étant de trouver de la nourriture.

Pour tous ceux dont le voyage a été difficile, les conditions de vie ont été précaires. Ces épreuves viennent s’ajouter aux sévices endurés dans le pays et aggravent encore les séquelles de la violence qui a imposé leur départ. « Le corps souffre beaucoup dans la fuite », constate Mireille Joussemet, médecin généraliste. Les traumatismes repérables dans l’après-coup sont

variables selon les conditions du voyage. Elle remarque surtout des séquelles de chutes, des douleurs chroniques consécutives à de trop longues marches. Elle cite le cas d’une dame âgée dont la marche forcée avait « complètement décompensé l’arthrose de la hanche… ». Elle souligne que ceux qui parviennent jusqu’au centre sont plutôt jeunes et « dans la majorité des cas sans antécédents médicaux importants, parce que les autres qui ont de plus grandes fragilités ne sont pas arrivés jusqu’ici ».

 

Pour ceux qui voyagent en camion ou en bateau, les conditions du voyage sont souvent extrêmement pénibles. L’exiguïté de la planque, le manque d’hygiène, le confinement et l’isolement du monde extérieur rappellent les conditions d’incarcération. La peur d’être découvert est constante pendant un voyage qui semble parfois interminable. Ils partent par des chemins inconnus, avec des personnes qu’ils ne connaissent pas. Catherine Pinzuti, chargée de l’accueil, se souvient de ce jeune Tamoul venu en camion du Sri Lanka. Sa famille avait eu recours à un passeur pour lui permettre d’échapper à un enrôlement forcé. Son parcours a duré neuf mois. Pendant plusieurs semaines, il a été confiné dans des camions bâchés, privé de soins, séquestré par le passeur qui rançonnait régulièrement sa famille. Ce jeune garçon ne voyait pas la fin de son calvaire. Le risque est grand pour ces clandestins qui, privés de leurs droits les plus fondamentaux, sont ainsi livrés aux bons vouloirs des passeurs. Eric Sandlarz, psychothérapeute, évoque le parcours en bateau de cette jeune femme africaine qui avait réussi à rejoindre la côte à pied. Elle avait fui les geôles de son pays où elle avait déjà dû subir viols et tortures. Sur le port de Pointe noire, elle a rencontré un marin espagnol qui l’a fait passer dans sa cabine jusqu’aux Baléares : il l’a violée tout au long de la traversée.

 

Qu’est-ce qui permet de tenir dans un voyage si difficile ?

 

Eric Sandlarz rappelle que lorsqu’il y a eu « des temps longs d’incarcération, de sévices, les gens ont basculé dans une économie de survie, sur le chemin de l’exil, ils restent possédés par ces réflexes-là». C’est une nécessité qui prend toute la place dans la psyché. Mais l’espoir de l’arrivée joue beaucoup sur les forces qu’on trouve pour pouvoir avancer. La certitude d’une protection à venir « anesthésie la souffrance due aux pertes multiples et aux difficultés rencontrées sur le chemin. Ce qui permet de repousser

à plus tard le moment de revenir sur les violences à l’origine de l’exil, sur ce qui a poussé à fuir ».

Il remarque également que la place de la foi tient un grand rôle pour les patients originaires d’Afrique, où la religion est un vécu communautaire. « Ça soutient tout au long du voyage ; le recours à Dieu est une façon de ne pas être abandonné, y compris dans l’errance. Surtout, cela maintient une certitude, la continuité de l’être. » La pratique religieuse peut permettre de conserver quelque chose de ce qui n’est plus là. Le recours à un idéal permet de trouver des appuis.

L’arrivée sur le sol français, qu’elle se représentait parfois comme une terre des « droits de l’homme », où comme un ailleurs où se poser enfin, annonce cependant de nouvelles difficultés pour la personne en quête d’asile. Les conditions de vie précaires et l’incertitude statutaire perpétuent des souffrances qui se sont accumulées. Dans ce contexte de déni des droits, la perte de l’espoir est très éprouvante.


Malgré les risques de sécurité, certains fantasment leur retour. Ils rêvent parfois de vengeance ou de justice, de réparation ou simplement de retourner vivre dans leur communauté, là où leur vie s’est arrêtée. Véronique Bourboulon évoque cette femme inquiète des tapages nocturnes de son mari qui les mettent en péril d’être repérés par la police française. Ils risquent d’être reconduits à la frontière. C’est peut-être un désir ambivalent d’en finir avec cet interminable voyage.

 

L’impossible retour

 

« Ma mère me dit toujours : tu ne peux pas rentrer, j’ai vendu ton lit. » Ce qui signifie : « C’est trop dangereux, je préfère que tu restes loin de moi. »(2) La violence qui a provoqué la fuite interdit le retour et les traumatismes le rendent souvent impensable. Mais au-delà, souligne Juan Boggino : « L’arrachement a imposé un travail de détachement des choses à soi, une rupture des liens. Pour soi-même comme pour les autres là-bas, les espaces psychiques n’existent plus. » La demande d’asile est sur ce point une démarche complexe car l’obtention, enfin, du statut de réfugié rendra solennelle la rupture avec son Etat d’origine. Le voyage de l’exil a creusé encore ce fossé entre l’avant et le maintenant. Pour ceux qui ont fait ce voyage, arriver demande de renouer avec la temporalité de son histoire, de résorber la fracture, d'apaiser ses traumatismes, de sortir de l’économie de survie pour recommencer à vivre sa vie. C’est à ce projet que se consacre le Centre Primo Levi. Mireille Joussemet se

Les demandeurs d’asiles sont des survivants à la violence subie dans leur pays, mais aussi aux difficultés qui se dressent sur leur route avant, enfin, de parvenir à un lieu sûr.

 

souvient d’une femme d’origine turque qui a passé vingt ans en France avant de pousser la porte du centre et de déposer enfin le lourd bagage de sa souffrance. Elle disait que depuis toutes ces années, elle

« n’avait pas vécu ».

 

L’arrivée, ce serait ce moment où on peut se faire un chez-soi chez les autres

 

Au bout de ce voyage, au-delà de l’arrivée physique, il y a l’autre arrivée, celle qui signe l’unité de soi. Elle survient plutôt lentement, en fonction de ce qui a été vécu. Un travail d’élaboration psychique permet de reprendre le fil de sa propre histoire, entre l’avant et l’après. Alors on peut s’installer, construire un chez-soi chez les autres. Cela est lié aux difficultés intimes mais dépend aussi des possibilités d’intégration, de reconstruction d’une vie sociale et affective.

 

■ Cécile Henriques, ancienne responsable communication du Centre Primo Levi

Extraits du n°24 de la revue Mémoires (avril 2004)

 

(1) Cada : Centre d’accueil pour demandeur d’asile.

(2)Paroles de sans-papiers, de Bénédicte Goussault (page 77), les Editions de l’Atelier, 1999.

 

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