Familles déchirées

La présence des familles parmi les demandeurs d’asile et parmi les patients du Centre Primo Levi s'accroît d'année en année, cassant l'image du réfugié "homme seul". Que deviennent les liens dans les familles fragmentées par les deuils, les disparitions et l’exil ? Les restrictions opposées au droit de vivre en famille causent de très longues et souvent douloureuses séparations entre le parent qui a réussi à fuir et ceux qui attendent de pouvoir le rejoindre.

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Un préjugé tenace décrit le réfugié politique comme un homme seul. Mais qui, fuyant un pays plongé dans l’horreur, ne souhaiterait en soustraire également ses proches ? D’autant que les représailles, la poursuite de la guerre, peuvent menacer leur vie.

 

Le Centre Primo Levi accueille un nombre grandissant de familles et il semble que celles-ci soient également plus nombreuses qu’auparavant à demander asile en France. Il est difficile d’affirmer si cela résulte d’une évolution liée aux possibilités de passage, à l’origine géographique ou culturelle des personnes, à une aggravation des contextes de violence... Les indicateurs statistiques français ne permettent pas de mesurer cette progression car ils considèrent les demandeurs d’asile en tant qu’individus isolés.

 

Les réfugiés arrivent certes plus souvent à fuir en famille, mais ces familles (même nucléaires) sont rarement au complet : il manque souvent un des conjoints (ou parents), un ou plusieurs des enfants restés au pays, confié(s) à la hâte à une tante, à une grand-mère.

Le droit à la vie de famille est l'un des principes fondamentaux garantis par les instruments juridiques internationaux, et en particulier par l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. "La reconstitution de l'unité familiale des migrants et des réfugiés par la procédure du regroupement familial représente une solution humaine, conforme aux principes des droits de l'homme et bénéfique pour la cohésion sociale.", peut-on lire dans un rapport de 2001 à la Commission des migrations, des réfugiés et de la démographie.

 

Treize ans plus tard, on ne peut pas dire que la leçon ait été retenue : les réfugiés et leurs familles continuent de subir la durée de procédures iniques et d’affronter les suspicions systématiques opposées par les consulats. 

 

A l'heure actuelle, sachant que la durée de traitement des dossiers de demande d’asile est de plus de dix-neuf mois en moyenne et que le service d’état civil de l’OFPRA met souvent des mois pour établir les documents nécessaires afin d’entamer la procédure de demande de regroupement familial, on peut considérer que cette demande n’est envisageable qu’après au moins deux ans de séparation ! Deux années – au moins ! – auxquelles vont encore s’ajouter un certain nombre d’années d’attente. Et ces demandes n'aboutissent pas

toujours, l'authenticité des documents d’état civil fournis - et avec elle le lien de parenté - étant souvent mise en doute.


Avec cette absence, la famille ne peut être que dans l’attente


D’autres familles sont, au contraire, aussi « au complet » que possible en exil, mais souvent amputées d’un ou de plusieurs membres : trop jeune(s), trop vieux, trop souffrant pour un tel voyage ou bien assassiné(s), disparu(s), incarcéré(s)… Parfois, ceux qui manquent sont ceux qui n’ont pas survécu. Certains se perdent lors de la fuite. D’autres encore fuient à des moments différents, suivent des chemins différents et perdent tout contact ainsi que l’espoir de se retrouver un jour.

 

Dans tous les cas, il est question d’absence. Et avec cette absence, la famille ne peut fonctionner que dans l’attente. Il est question aussi de pertes multiples, de deuils, de sentiment de culpabilité, d’angoisse. Or un deuil non fait produit des fantômes.


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