Les déracinés | Centre Primo Levi

Les déracinés

Victimes d’une violence extrême qui les a rendus étrangers à leur propre corps, qui a détruit tout lien social et qui les a contraints à laisser derrière eux tout ce qui constituait leurs attaches, ils sont des milliers chaque jour à fuir leur pays et à chercher refuge ailleurs. Reprendre racine, c’est tout ce que demandent ces hommes, ces femmes et ces enfants. Pourtant, dans le parcours du combattant et l’interminable voyage qui les attendent, tout les en empêche.


refugies recadre credit

Madame H. vivait à Brazzaville, au Congo, avec son mari et leur bébé de 7 mois, jusqu’au jour où des militaires ont brusquement fait irruption chez eux. Ils étaient à la poursuite de son mari qui appartenait au mouvement rebelle des « Ninjas ». Les militaires s’en prennent d’abord à Madame H. qu’ils violent collectivement, après l’avoir attachée par le bras gauche. Elle est ensuite contrainte d’assister à la torture et à l’assassinat de son mari. Profitant de la brève inattention de ses tortionnaires, elle saute par la fenêtre et s’enfuit avec son bébé.


La torture est un premier exil

Cette violence extrême, telle que l'ont vécue tous les patients du Centre Primo Levi et au-delà d’eux quelques 125 000 personnes réfugiées en France, les dépossède en quelque sorte d’eux-mêmes : « Destruction du commun, dévastation des liens sociaux, dépossession des corps, effraction de la pensée, chaque nouveau sujet torturé rejoint l’espèce errante des hommes sans autre » [1]. Dépossédés d’eux-mêmes, donc, avant que l’exil qui s’en suit ne les dépossède de tout le reste.


On ne laisse pas tout derrière soi par plaisir, ni même par volonté.

Dans ces conditions, partir n’est pas un choix ; c’est une question de vie ou de mort. Ces personnes avaient un métier, une famille, des enfants, souvent un engagement associatif, politique ou religieux. Beaucoup avaient une situation socio-professionnelle élevée (au sein de l'OCDE, « le nombre d'immigrés très qualifiés a augmenté de 70% ces dix dernières années » [2]). Quitter tout cela pour une autre terre n’était jusque-là dans l’esprit d’aucun d’entre eux. C’était même inconcevable. Etre privé, qui plus est brutalement, de tout ce qui faisait son identité et sa « raison sociale » au sens propre, entraîne des souffrances et des traumatismes profonds.

« Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, littéralement de tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide », écrivait

Primo Levi dans Si c’est un homme.


Le parcours d’exil est souvent long et chaotique

Après avoir fui, ces hommes et ces femmes ne sont pas au bout de leurs peines : vols, viols, tromperies, ils se retrouvent totalement à la merci des personnes offrant de les « aider », en particulier des passeurs. Ils peuvent errer ainsi pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, sans avoir de nouvelles de leurs proches restés au pays ou perdus dans la précipitation de la fuite.


Selon les estimations du Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU, 10,7 millions de personnes ont été déplacées en 2013 en raison des conflits ou des persécutions. 8,2 millions d’entre elles se sont déplacées à l’intérieur de leur propre pays et les 2,5 millions restants sont pour la plupart restés dans les pays voisins. Même si les chiffres de la demande d’asile augmentent en Europe, seule une petite part de ces réfugiés arrive jusque-là. En France, 66 251 demandes d’asile ont été déposées en 2013, soit une augmentation de 7,8%. Mais que sont ces quelques dizaines de milliers de personnes face aux millions de réfugiés qui affluent vers le Pakistan, l’Iran ou encore le Liban ? Rappelons que la France, en dépit de la crise, reste au 5ème rang mondial en termes de PIB ; bien plus bas, on retrouve le Liban en 89ème position…


L’Europe, un Eldorado ?

Pour ceux qui arrivent jusqu’en Europe, le désenchantement est en général au bout du tunnel. Premièrement, ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’ils ne peuvent déposer une demande d’asile que dans le premier pays d’Europe qu’ils ont foulé. Une femme originaire de RDC avait engagé, avec l'aide du Centre Primo Levi, une procédure de demande d'asile en France. De son côté, son mari venait d'arriver en Angleterre. Elle avait cherché à le rejoindre mais avait été renvoyée en France. Cependant, selon cette procédure nommée "Dublin II", c'est

lui qui avait fini par être rapatrié en France pour y faire sa demande d'asile. Des mois d'attente, d'incertitude et de séparation.


Loin de la guerre mais pas pour autant sauvés

La précarité matérielle et l’instabilité juridique sont à peu près l’unique lot des demandeurs d’asile, la durée de la procédure atteignant plus de 19 mois en moyenne en France. Pas de droit au travail, souvent pas d’accès au système de santé public, un dispositif d’accueil et d’hébergement complètement saturé… La guerre ne menace plus leur vie mais ils ont trouvé de nouvelles formes d’insécurité. Comble d’injustice, la perte de repères – causée autant par les violences subies que par les épreuves de l’exil – peut se retourner contre eux si, lors de l’entretien d’instruction de leur demande d’asile, ils se mettent à confondre et à déformer leur récit.


En France, l’asile est accordé à moins de 20% des demandeurs… ce qui ne signifie pas que les 80% restants soient des faux requérants d’asile, comme on l’entend trop souvent.


Nous ressentons tous un besoin de stabilité ; pour ces hommes, ces femmes et ces enfants victimes de la torture et de la violence politique, bienvenus nulle part, retrouver un cadre d'accueil propice pour se reconstruire est vital. C’est précisément ce vers quoi tendent le Centre Primo Levi et les quelques autres structures existant en France, par une action directe de soutien et de soins à plus de 6000 hommes, femmes et enfants par an, mais aussi par des actions de plaidoyer et de sensibilisation en France et dans le monde.


[1] De la violence politique au traumatisme, errances et solitudes, Véronique Bourboulon et Eric Sandlarz, avant-propos.

[2] "Les évolutions du paysage migratoire rendent nécessaire un aménagement des politiques", article publié le 1er décembre 2014 sur le site de l'OCDE.