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25 juin 2009 - Politis - Erwan Manac'h - Un surcroît de souffrance
18 juin 2009 - AFP - Isabelle Ligner

24 novembre 2008 - La Montagne - Un thérapeute à la recherche de l'humain que le tortionnaire a tenté d'effacer
Juin 2008 - Courrier de l'ACAT - Michel Jordan et Cécile Henriquès - Ne pas laisser faire la torture

 

25 juin 2009 - Politis - Erwan Manac'h - Un surcroît de souffrance

L'Association Primo Levi aborde son quatrième colloque sur la torture dans un contexte de suspicion accrue envers les réfugiés politiques.

La torture est une arme redoutable qui broie les esprits et marque les corps, que l'on y succombe jusqu'à tout dire, ou que l'on y résiste pour tout taire. Elle brise les repères fondamentaux de l'esprit : les croyances, les certitudes. et laisse les victimes totalement désorientées. Déshumanisées.
Pour répondre à la détresse physique et morale des victimes de torture, l'Association Primo Levi anime, à Paris, un centre de soins pluridisciplinaire, où 252 patients de 25 nationalités bénéficient d'un suivi médical et des soins d'un kinésithérapeute. Pour apaiser les mémoires tuméfiées, six psychologues cliniciens travaillent à plus ou moins long terme avec certains patients pour délier leur parole et dénouer leurs traumatismes, les accompagner dans leur reconstruction de soi. Les patients sont aussi suivis par une assistante sociale et une juriste, souvent sollicitées pour des recherches d'hébergement ou une aide à la régularisation.
Avec le durcissement actuel des conditions d'accueil des immigrés en Europe, l'Association Primo Levi déplore la précarisation des exilés politiques. La santé de ses patients s'est aggravée. Ils se perdent davantage dans les méandres juridiques et administratifs de la demande d'asile. Et doivent aujourd'hui se battre pour la reconnaissance de leur souffrance, une étape pourtant essentielle du cheminement vers la reconstruction. Leurs conditions de logement sont également de plus en plus précaires (16 % des patients du centre n'ont pas de domicile fixe). Nécessairement, la durée de suivi des patients au centre de soins s'allonge, ce qui restreint l'accueil de nouveaux bénéficiaires.
Au-delà de l'association parisienne, l'Union européenne a réduit en 2009 ses subventions à 20 centres de soins pour demandeurs d'asile en Europe (sur 110 au total) en demandant aux États de prendre le relais. Une structure grecque vient de fermer ses portes. À terme, tous les centres devraient voir baisser leurs subsides européens. C'est donc avec gravité que l'Association Primo Levi aborde son quatrième colloque bisannuel. Il rassemblera nombre d'acteurs de l'aide aux victimes de la violence politique : chercheurs, médecins, psychanalystes, humanitaires. Il s'agira de dénoncer un pouvoir suspicieux envers l'asile politique. Et de réaffirmer, surtout, la force des réponses aux destructions intimes que la torture inflige.
 

18 juin 2009 - AFP - Isabelle Ligner

Au centre Primo Levi, l'une des rares structures spécialisées en France, demandeurs d'asile, réfugiés et déboutés tentent de surmonter les traumatismes provoqués par la violence politique et la torture qu'ils ont subies dans leur pays d'origine.
« La torture et la violence politique s'attaquent au corps mais elles visent surtout la psyché et brisent le lien social », explique à l'AFP Sibel Agrali, directrice du centre de soins situé dans le 11ème arrondissement de Paris.
Dans ce lieu d'écoute privilégié créé en 1995 par l'Action des Chrétiens pour l'abolition de la torture, Amnesty International France, Juristes sans frontières, Médecins du monde et Trêve, environ 250 personnes par an se voient proposer un suivi pluridisciplinaire : médical, psychothérapeutique, kinésithérapeutique, dentaire, social et juridique.
Les patients viennent de 90 pays mais « le continent africain est très largement représenté », souligne Mme Agrali, notamment la République démocratique du Congo (RDC), le Congo-Brazzaville ou l'Angola mais aussi le Rwanda ou l'Algérie.
Si certaines personnes s'adressent au centre parfois 20 ans après les faits traumatiques, en moyenne les exilés − des demandeurs d'asile, des réfugiés statutaires de fraîche date et près de 50 % de femmes − viennent un an-et-demi après leur arrivée et sont suivis pendant plus d'un an.
«Ces personnes ont généralement beaucoup de mal à parler, elles verrouillent le traumatisme de ce qu'elles ont vécu des coups divers mais aussi des transgressions notamment sexuelles », note Omar Guerrero, psychologue clinicien et psychanalyste. «Elles montrent des symptômes post-traumatiques classiques - cauchemars et insomnie, douleurs multiples, troubles de la concentration et de la mémoire.»
Selon M. Guerrero, les patients sont «très investis» dans la thérapie qui est basée sur la psychanalyse et non sur une approche ethnologique dans ce centre portant le nom du grand écrivain italien rescapé d''Auschwitz et symbole de la force du témoignage.
« Mais il est difficile de soigner dans le contexte politique et social actuel dans lequel les droits des exilés reculent », souligne Sibel Agrali, « la précarité, le non accueil, la peur sont pour nos patients un prolongement de leurs traumatismes passés. »
Ainsi trois patients déboutés du droit d'asile « réfléchissent très sérieusement au suicide depuis la semaine dernière », ajoute-t-elle.
L'administration met parfois en avant le fait que tel ou tel acte de violence ou de torture n'est pas avéré, or « pour la personne victime, le message est que ce qui lui est arrivé est banal et pourra recommencer », assure Omar Guerrero.
La vie est impossible d'où je viens et en France, on ne m'a pas reconnu comme victime, témoigne Faustin, 22 ans, originaire de RDC, débouté du droit d'asile alors qu'il dit avoir été torturé par un groupe de rebelles « qui auraient mieux fait de me tuer ».
Mme Agrali, directrice d'un centre dont les capacités sont « saturées », dénonce également une carence majeure en France et en Europe en terme d'offre de soins spécialisés, notamment en santé mentale, pour les victimes de torture.
Les structures adaptées sont très rares en France, où vivent pourtant des dizaines de milliers de personnes souffrant de séquelles de sévices.
Sollicité par l'AFP, le ministère de l'Immigration n'a pas souhaité faire de commentaire sur cette question.

24 novembre 2008 - La Montagne - Un thérapeute à la recherche de l'humain que le tortionnaire a tenté d'effacer

Omar Guerrero vient en aide, au sein du centre Primo Levi, à des personnes de toutes origines qui ont subi des violences politiques ou ethniques.
Le psychologue clinicien reçoit notamment de nombreuses victimes de torture, qu'elle soit physique ou psychologique. Il a fait part de son expérience, mardi, aux participants du colloque clermontois.
Si les expressions du syndrome post-traumatique sont souvent les mêmes (insomnie, amnésie, trouble du sommeil ou de l'alimentation), le contenu et la durée des soins varient grandement en fonction des individus. « Certaines personnes sont suivies pendant trois ou quatre ans. D'autres remarchent au bout de six mois. » Son travail s'apparente à une reconstruction. « La situation de torture est marquée par l'absence de la négociation qui caractérise une relation sociale normale. Vous êtes l'objet de l'autre. Vous n'êtes plus reconnu en tant que sujet.» Omar Guerrero renvoie au titre du livre de Primo Levi sur l'univers concentrationnaire, Si c'est un homme. « Les victimes veulent généralement oublier. C'est une réponse radicale à un traitement totalitaire. Nous leur expliquons que l'on ne peut pas effacer, qu'il faut vivre avec. Le traumatisme fait écran à la personne. Il faut retrouver l'humain que le tortionnaire a tenté d'effacer.»
Le psychologue apporte aussi une réflexion sur l'accueil en France des victimes de persécutions. « Lorsqu'une femme du Darfour, qui a vu sa famille être massacrée, qui a été violée par les passeurs sur le bateau, arrive par ici et que l'OFPRA [Office français des réfugiés et apatrides] la rejette, c'est quelque part une poursuite des mauvais traitements. L'administration demande la vérité histortique, des preuves, pas la vérité psychique des victimes. »

Juin 2008 - Courrier de l'ACAT - Michel Jordan et Cécile Henriquès - Ne pas laisser faire la torture

Aider les personnes victimes de la torture et des violences politiques à sortir de ce statu de « victimes », réduire la fracture des traumas, ouvrir un « après », sortir des regards qui stigmatisent. Tels sont les objectifs de l'Association Primo Levi.

Personne ne guérir vraiment de l'expérience effroyable de la torture, cependant, des soins appropriés peuvent aider les survivants à renouer avec la vie. L'équipe de cliniciens de l'association Primo Levi accueille des hommes, des femmes et des enfants, qu'elle reconnaît comme victime de la violence politique. Une étape nécessaire pour sortir de la victimisation. Depuis plus de dix années, l'association Primo Levi, dont l'ACAT France est l'un des membres fondateurs a reçu, à Paris, des centaines de personnes victimes de la torture et des violences politiques. Parce que la torture ne s'arrête pas à la libération; parce que sortir de cet état de victime requiert d'être reconnu comme telle et accompagné dans un parcours de réparation, de mémoire, de soins, de justice... l'action des thérapeutes, en équipe pluridisciplinaire, est essentielle.
Le difficile parcours du soin. La torture se définit comme un acte intentionnel, elle vise à déshumaniser les êtres pris pour cibles. Ses effets, les douleurs, mais aussi la honte, la peur, se font sentir longtemps. Elle est souvent pratiquée de manière à ne pas laisser de traces visibles, il n'y a donc pas de symptôme spécifique. Les personnes reçues par l'association Primo Levi manifestent des souffrances qui pourraient sembler banales : maux de têtes, cauchemars, insomnies ... Ils ne racontent pas d'emblée l'histoire traumatique de la personne, que bien souvent ils cherchent à oublier, qu'ils n'arrivent tout simplement pas à penser.
Les personnes soignées au centre Primo Levi ont quitté leur pays, fui leurs tortionnaires. C'est en Europe, en France, qu'elles espèrent survivre à leurs douleurs. L'exil, dans lequel elles ont perdu tout ce qui restait de leur vie passée, est une condition pour mettre à distance − géographiquement, et aussi symboliquement − leur agresseur, mais aussi la honte et les lieux de l'horreur. La France reste pour beaucoup le « pays des droits de l'homme », le « pays des lois ». Cependant, ces personnes en quête de refuge découvrent une réalité hostile: la suspicion, l'asile refusé ou accordé parfois, l'interdiction de travailler pour assurer sa vie, la précarité et la dépendance, le mépris, les hébergements sordides souvent, la rue pour beaucoup... Que deviennent les enfants qu'on a pu emmener avec soi? Et ceux qui sont restés là-bas ? Ces conditions éprouvantes ne permettent pas de sortit de l'urgence. Les traumatismes se cumulent. Exilées, les personnes sont « nues», privées de réseau social, de réseau familial, confrontées à l'inconnaissance de leur situation, au déni de leur parole parfois - trop souvent, lorsque les procédures de reconnaissance du statut de réfugié se font soupçonneuses, inquisitrices. Menacées d'être renvoyées d'où elles viennent, de revivre ce qu'elles ont déjà vécu, elles s'affrontent douloureusement au rejet de notre société. Les cliniciens du centre Primo Levi sont de plus en plus confrontés à cette gageure: comment construire un parcours de soin dans la précarité, l'incertitude du lendemain? Même lorsque le statut de réfugié a été obtenu, les difficultés de la vie demeurent - cependant, un « après » peut dès lors commencer.
Le parcours de soins est un parcours de retrouvailles douloureux, au fur et à mesure que réapparaissent les souffrances tenues à l'écart. C'est ainsi que la personne peut, à son rythme, renouer avec les pans de son histoire trouée par le(s) traumatisme(s). Repenser à ses proches, par exemple, sans que l'image de leur agonie ne vienne l'écraser de culpabilité. Cela suppose souvent que le thérapeute, formé pour supporter cette confrontation, aura pu accompagner la personne dans cette scène d'épouvante revisitée, attester de qui a été bourreau, de qui a été victime. Affirmer qu'il y a des lois, que ce qui a été vécu était une transgression de ces lois, tout cela participe de la reconnaissance.
On estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre de personnes résidant en France qui ont été directement victimes de la torture au sens le plus étroit de sa définition. L'Association Primo Levi est un lieu rare, un lieu dédié aux personnes victimes de la torture et de la violence politique, ce n'est pas l'hôpital, ni un service psychiatrique, c'est un lieu qui nomme le mal; c'est très important pour les personnes reçues : souffrir des effets de la torture n'est ni une maladie, ni une folie. Cependant, faute de soins, ces violences continuent l'oeuvre des bourreaux. « Négligez les souffrances, c'est encore laisser faire la torture. »
Le témoignage impossible ?
L'Association Primo Levi a d'emblée inscrit le témoignage dans son mandat. Dénoncer les effets de la violence politique est un corollaire indispensable aux soins. Elle a réfléchi, au fil de son expérience, au sens du témoignage et à la manière de témoigner, et tirant leçon de ses maladresses, elle s'est forgée une position claire.
Interpellée par des journalistes à la recherche de témoins, l'association n'a pas toujours su refuser ces rencontres. Les habitudes sont ancrées, pour les médias comme pour beaucoup d'associations: que demande-t-on au témoin ? de raconter, donc de replonger dans ce qu'il a vécu? Veut-on prouver que la torture est réelle? Déchirer le voile? Mais le survivant n'a-t-il pas droit à ce voile qui est celui de sa pudeur bafouée, dissimulant l'humiliation? Certains discours deviennent automatiques, désincarnés, figés ...
Autres questions importantes: comment peut-on dire qu'une personne est prête à témoigner? Quand? Et dans quelles conditions ? Si l'Association Primo Levi demandait à une personne qu'elle aide de témoigner, aurait-elle vraiment le choix ? Il peut y avoir un sentiment de  « dette» envers l'association de soutien, mais aussi un « devoir » de mémoire envers celles et ceux qui n'ont pas eu − comme elle − la chance de survivre.
Quel choix reste-il ? Certaines personnes ont été très sollicitées. Les thérapeutes du centre Primo Levi ont pu entendre les dilemmes et les difficultés des personnes pris dans le rôle du témoin: demander à une victime de témoigner, ce n'est pas forcément lui rendre service, cela peut être aussi l'enfermer dans son histoire, dans le statut de victime, et l'empêcher de recommencer à vivre une nouvelle histoire. Veut-on attester de la réalité de la torture ? L'existence même du centre de soins, dédiés aux personnes victimes de la torture, est déjà un témoignage. Les membres de l'équipe peuvent rendre compte de ces effets dévastateurs. Cependant, notre société n'a guère envie d'entendre ces choses-là, des « horreurs », ou bien se sentira accablée par tout cela et ne saura pas aller plus loin, se sentira impuissante. Pourquoi demande-t-on des témoins ? Pas pour ceux qui sont convaincus... Plutôt pour ceux qui n'ont pas envie d'y croire. Pour convaincre, la discussion devrait se situer au niveau politique.
De même, l'Association Primo Levi a réfléchi à l'utilisation de l'image dans sa communication, et a banni les photos de victimes et les images directement évocatrices des bourreaux à l'oeuvre, l'anéantissement des victimes exhibées − ah, l'écho des photos d'Abu Ghraïb parmi les patients du centre de soins... Si ces photos ne donnent pas à celui que l'on voulait sensibiliser l'envie de fuir, elles peuvent devenir une source de fascination, et donner de « drôles de repères » aux personnes fragiles. D'ailleurs, qui prend ces photos? Les bourreaux eux-mêmes s'en servent pour humilier leurs victimes. Par leur banalisation, ces images contribuent à « normaliser » l'usage de la torture, à relativiser la gravité des faits. Une alternative se trouve dans le dessin, l'illustration. L'art n'a-t-il pas pour but de transmettre ce qui n'a pas de mots pour se dire à une personne qui a d'autres sensibilités ? Que ce soit par l'action de ses thérapeutes, par son expertise ou sa communication, l'association Primo Levi est guidée par un seul objectif: aider les personnes victimes de la torture et des violences politiques à sortir de ce statut de « victimes », réduire la fracture des traumas, ouvrir un « après », sortir des regards qui stigmatisent. Qui fait comme projet de vie d'être une victime ?

 

 

 

 

 


 

Mis à jour le Vendredi, 06 Novembre 2009 14:19