Enfer en République démocratique du Congo | Centre Primo Levi

Enfer en République démocratique
du Congo

Bien que la gravité de sa situation politique attire peu l’attention du public, la République démocratique du Congo (RDC) figure encore aujourd’hui parmi les principales nationalités des demandeurs d’asile en France et reste de loin le premier pays d’origine des patients du Centre Primo Levi. Nous avons donc décidé d’y consacrer un dossier, constitué d’un éclairage historique, d’un focus sur la demande d’asile congolaise, d’un article sur les particularités de la violence en RDC et du récit de vie de l’une de nos patientes.




Un pays où la vie n'a aucun prix

« Depuis 1998, 5,4 millions de personnes ont péri en RDC, selon International rescue committee (IRC) : c’est le conflit le plus meurtrier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », indique le rapport Un monde tortionnaire 2010 de l’Acat. Retour sur les errements politiques de ces dernières décennies et sur leurs conséquences dramatiques.



En plein centre du continent africain se trouve un pays trois fois et demi plus grand que la France, un pays que les conflits fonciers, ethniques et politiques n’ont cessé de secouer depuis maintenant un siècle : une colonisation belge répressive, une indépendance sanglante en 1960, une dictature violente jusqu’en 1997 et une succession de rébellions dévastatrices dans l’est du pays, avec des implications régionales dans un contexte de génocide au Rwanda et de conflits dans la région des Grands lacs (Ouganda, Burundi).


Les rapports ne tarissent pas de superlatifs pour tenter de qualifier les violations massives des droits de l’homme qui continuent d’accompagner ces conflits : « les crimes horribles se poursuivent et les violences perpétrées sont de plus en plus cruelles et gratuites, empreintes souvent d’une sauvagerie troublante et incompréhensible. »(1)


Amnesty International estime que le plus important facteur qui attise les combats est la compétition qui s’est instaurée entre milices adverses, soutenues de manières différentes par le gouvernement de la RDC, l’Ouganda et le Rwanda, pour contrôler les immenses ressources naturelles du pays – or, diamants, bois, coltan – et en bénéficier.


L’espoir qu’ont suscité la promulgation d’une nouvelle constitution le 18 février 2006 et la tenue des premières élections multipartites depuis l’indépendance du pays la même année a rapidement été déçu. « La dérive autoritaire [a été] perceptible dès les premiers mois de la nouvelle présidence de Joseph Kabila et n’a, depuis lors, fait que s’accentuer. Les violations quotidiennes des droits de l’homme sont ponctuées d’opérations de répression de grande ampleur, se caractérisant par un usage excessif de la force létale, par de nombreuses exécutions sommaires et par un nombre important d’arrestations et de détentions arbitraires suivies d’actes de torture et de condamnations à des peines de prison à la suite de procès iniques. »


Qui torture et dans quel but ?


Dans ce contexte d’instabilité politique et d’impunité, « la torture est appliquée en RDC de façon "ordinaire" », selon le rapport de l’Acat.


« Si la torture peut être utilisée à des fins personnelles (assouvir ses désirs sexuels, sa soif de pouvoir, arrondir ses fins de mois), elle est essentiellement utilisée en RDC à des fins politiques contre les opposants au régime ou les défenseurs des droits de l’homme. » Elle est pratiquée non seulement par les groupes rebelles, mais aussi par toutes les forces de sécurité (policiers, militaires, membres des services de renseignement), en particulier celles dont les prérogatives et fonctions ne sont pas précisément définies mais qui, dans les faits, sont dotées de pouvoirs d’arrestation, de mise en détention et d’enquête.


Dans le cadre du conflit prévalant dans l’est du pays et du fait de l’absence d’autorité étatique, les groupes rebelles et les groupes de bandits détiennent des prisonniers (paysans, commerçants, enfants), souvent dans le but d’obtenir une rançon de la part de leur famille, et tout comme les forces de sécurité congolaises, se rendent coupables d’assassinats, d’enlèvements, de viols et de tortures contre des civils. La torture est non seulement utilisée pour extorquer des aveux ou des renseignements, mais également à des fins de représailles : des civils sont ainsi fréquemment torturés par les Forces Armées de la République démocratique du Congo pour avoir prétendument collaboré avec les groupes rebelles, ou par les groupes rebelles pour avoir prétendument collaboré avec les forces gouvernementales.


La torture est également utilisée comme arme de terreur contre la population, afin de la chasser d’un territoire convoité pour ses richesses naturelles ou pour la remplacer par une autre population.


Les rapports d’ONG soulignent maintes fois que « ce n’est pas une guerre dans laquelle les civils sont des victimes malheureuses de dégâts collatéraux, mais une guerre dans laquelle ils ont été inlassablement et impitoyablement pris pour cibles. La mort et les souffrances intenses sont devenues le lot quotidien des Congolais. »(2)


Une recrudescence de violence en 2016


Le dernier rapport de Human Rights Watch datant de janvier 2017 résume ainsi l’évolution inquiétante du pays : « La violence politique et les mesures de répression du gouvernement se sont intensifiées en 2016 alors que le Président Joseph Kabila s’est maintenu au pouvoir au-delà de la limite constitutionnelle de deux mandats, qui a pris fin le 19 décembre 2016, malgré une opposition généralisée et une condamnation internationale. Alors que les autorités retardaient délibérément les projets d’organisation d’élections, des agents gouvernementaux et des membres des forces de sécurité ont systématiquement cherché à faire taire, réprimer et intimider la coalition grandissante de voix demandant des élections crédibles dans un délai court. » La semaine du 19 septembre a été particulièrement sanglante : alors qu’un grand nombre de Congolais était descendu dans la rue, 66 personnes ont été tuées par les forces de sécurité et trois partis d’opposition ont vu leur siège partir en fumée. Enfin, « au moins huit journalistes ont été placés en détention dans le but manifeste d’empêcher les observateurs indépendants de rendre compte de la situation. »


Dans l’est de la RDC, « la situation sécuritaire est restée volatile, de nombreux groupes armés et, dans certains cas, les forces de sécurité du gouvernement, attaquant des civils avec une grande violence. »


Quoique peu couverte par nos médias, la situation politique en RDC a donc de quoi fortement inquiéter. Alors qu’en France, la demande d’asile congolaise avait commencé à chuter – restant toutefois en tête des pays d’origine –, il est à prévoir qu’elle augmente à nouveau en 2017.


(1) Rép. Démocratique du Congo. Ituri : un besoin de protection, une soif de justice, octobre 2003. Amnesty International.

(2) République démocratique du Congo. Enfants en guerre, septembre 2003, Amnesty International.


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Tenter
d’obtenir l’asile

Après avoir figuré pendant plusieurs années parmi les deux premiers pays d’origine des personnes demandant l’asile en France, la République démocratique du Congo a été supplantée en 2015 par le Soudan et la Syrie. Toutefois, elle reste l’un des pays les plus représentés : près de 3 800 Congolais ont déposé une demande à l’Office français de Protection des Réfugiés et Apatrides en 2016, plaçant le pays au 6ème rang – après l’Albanie, le Soudan, l’Afghanistan, la Syrie et Haïti.



Pour des raisons linguistiques et historiques, c’est en France que la plupart des Congolais fuyant leur pays viennent pour tenter d’obtenir l’asile. En 2016, ils étaient 3 769 à déposer un dossier à l’Office français des Réfugiés et Apatrides. Malgré une baisse notable ces dernières années, la RDC figure encore parmi les nationalités les plus représentées dans l’ensemble de la demande.


Les raisons de leur fuite


Les motifs invoqués sont généralement politiques, qu’il s’agisse de militants des grands partis institués ou – comme c’est de plus en plus fréquent – de militants associatifs, notamment issus d’ONG défendant les droits de l’Homme, auxquels les autorités imputent des opinions politiques. Dans son dernier rapport annuel disponible, l’Ofpra précise que « de nombreux demandeurs mentionnent également leur participation aux manifestations de janvier 2015 contre le projet de modification de la loi électorale. Par ailleurs, beaucoup rapportent un conflit privé les opposant à une personnalité reconnue (Général, membre de la famille du Président Kabila, …), ayant conduit à leur départ du pays. La demande politico-religieuse, fondée sur l’appartenance au Bundu Dia Kongo, au ministère de la Restauration à partir de l’Afrique Noire, et à d’autres églises de réveil se maintient. Les événements de décembre 2013 (répression contre les adeptes du pasteur Mukungubila Mutombo à la suite de plusieurs attaques armées à Kinshasa, Lumumbashi et Kindu) sont toujours fréquemment invoqués par les demandeurs. »(3)


Par ailleurs, les motifs sociétaux sont de plus en plus fréquents, qu’ils soient liés à l’orientation sexuelle, aux mariages forcés – principalement de demandeuses originaires du Bas-Congo et du Bandundu – ou à des accusations de sorcellerie portées contre le demandeur ou ses enfants.


Concernant les demandes déposées en 2016, la Cour nationale du droit d’asile mentionne principalement les conflits armés qui sévissent à l'Est du pays. Elle constate en outre l'émergence de la nouvelle problématique des mouvements démocratiques jeunes citoyens en RDC, plus particulièrement la Lucha et Filimbi.


Obtenir l’asile est loin d’être chose facile, même lorsqu’on vient d’un pays aussi chroniquement instable et répressif que la RDC. L’obstacle de la langue est à peu près le seul qui soit épargné aux requérants congolais – et encore, tous ne parlent pas le français. Les délais sont longs et l’issue est incertaine. Les failles de la procédure, auxquelles s’ajoute la difficulté des personnes à parler des violences subies, jouent souvent en leur défaveur (voir à ce sujet le rapport « Persécutés au pays, déboutés en France » du Centre Primo Levi). En 2016, 27,7% des demandeurs congolais ont obtenu une protection (parfois après recours auprès de la CNDA), soit un peu moins que le taux d’accord global qui s’élevait à 33,3%.(4)


Récit de l’audience de Monsieur N.

Par Marie A.


Nous sommes le 2 septembre 2016, dans la ville de banlieue de Montreuil où se situe la Cour nationale du droit d’asile. Monsieur N. ayant essuyé un rejet de l’Office français de Protection des Réfugiés et Apatrides quelques mois plus tôt, il a déposé un recours et c’est aujourd’hui le jour de son audience.


Comme la plupart des requérants, il est reçu avec son avocate par trois personnes : une présidente et deux assesseurs, l’un nommé par le Conseil d’Etat, l’autre par le HCR. Un interprète en lingala est également présent.

Le résumé des faits étant terminé et traduit, la présidente commence à poser ses questions. « Expliquez-moi exactement ce que vous avez refusé de faire au sein du club de sport ? » Monsieur N. explique par l’intermédiaire de l’interprète : « J’étais entraîneur de full contact, une sorte de boxe américaine. J’étais en charge d’une douzaine d’élèves ». La présidente, calmement, l’interrompt : « Monsieur, nous connaissons déjà les détails de votre histoire. Je vous demande de ne répondre qu’aux questions que je vous pose. » Monsieur N. raconte. Un jour, lors d’une réunion de son club de sport, on lui a dit qu’il fallait qu’il forme ses élèves et que lui-même aille combattre la FRPI, un groupe rebelle armé actif dans le nord-est du pays. « Ils disaient que la FRPI donnaient une mauvaise réputation au pays : ils tuent et commettent des délits. Les policiers présents lors de cette réunion disaient qu’ils avaient besoin d’un appui, comme une sorte de milice. Moi, je n’étais pas d’accord. Je ne voulais pas avoir du sang sur les mains. »


L’interprète traduit. « Si j’avais accepté cette proposition, cela aurait pu causer des problèmes à ma famille et je me serais également mis à dos le PPRD [le parti au pouvoir en RDC]. Ce parti aussi a une très mauvaise réputation. Et puis moi, je ne me sentais pas très concerné par toutes leurs actions. C’est cela qui a contraint à ce que je quitte le pays et que je vienne ici demander l’asile en France, Madame Le Président. »


La présidente prend des notes puis relève la tête vers le requérant : « Vous avez précisé au cours de votre récit à l’Ofpra que vous n’étiez pas d’accord avec les prises de position du PPDR. Vous avez évoqué des crimes violents, des viols. Pouvez-vous me réexpliquer ce dont il s’agit exactement ? » Monsieur N. répète que sa vie et celle de sa famille allaient être menacées. « J’avais peur. Il fallait que je parte ».


La présidente repose plusieurs fois la question. Elle semble chercher à comprendre la teneur précise des menaces encourues face à un refus de coopérer avec le PPRD. Mais Monsieur N. ne revient pas sur ses précédentes déclarations. Il redit simplement plusieurs fois avoir eu peur pour lui et sa famille et ne pas s’être senti concerné par tout cela. La présidente n’insiste pas plus. Un peu plus tard, au moment d’évoquer le certificat médical joint au dossier, elle indique qu’un huis clos est nécessaire, laissant deviner de possibles sévices et tortures commis à l’encontre de Monsieur N. La salle d’audience se vide en silence. La pancarte « huis clos » est accrochée à l’extérieur. Les portes se referment.


Monsieur N. sort enfin de la salle en compagnie de son avocate et d’une autre femme. Ses yeux sont rouges. Ils échangent quelques mots avant de se quitter. La décision sera finalement rendue trois semaines après : Monsieur N. est désormais réfugié statutaire.


La RDC première "pourvoyeuse" de mineurs isolés


Si la République démocratique du Congo reste l’un des premiers pays d’origine des demandeurs d’asile dans leur ensemble, c’est aussi historiquement l’un des principaux « pourvoyeurs » de mineurs isolés arrivant en France. Avec une particularité inquiétante si l’on considère que les jeunes filles sont encore plus vulnérables que les jeunes garçons : les mineurs isolés congolais sont presque autant de filles que de garçons. Ayant perdu leur famille dans le conflit ou ayant été envoyés par elle en exil pour assurer leur survie, ils sont pour la plupart sous la protection de l’Aide sociale à l’enfance.


Hommes ou femmes, enfants comme adultes, les massacres auxquels ils ont échappé et dont ils ont parfois été témoins, les arrestations arbitraires et les violences extrêmes que beaucoup d’entre eux ont subies ont créé des traumatismes profonds que quelques centres de soins spécialisés, dont le Centre Primo Levi, s’emploient à soulager.


(3) Rapport Ofpra 2015.

(4) Données arrondies publiées sur Eurostat le 3 mars 2017.


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Soigner l’indicible

Depuis la création du Centre Primo Levi en 1995, les demandes de prise en charge de familles et de personnes isolées originaires de la République démocratique du Congo affluent continuellement, et ont même repris à la hausse depuis 2013, avec toujours une particularité : l’omniprésence du viol et de ses effets dévastateurs.



Ce qu’ont fui nos patients congolais


Pays origine patients CPL à jour-2

Lors des premières années d’existence du Centre, les patients de la RDC provenaient de la capitale Kinshasa, poursuivis souvent à titre personnel en raison de leur proximité avec le « système » Mobutu (dictateur à la tête du pays jusqu’en 1997). Puis ont suivi des personnes poursuivies en raison des accusations de complicité dans l’assassinat de Kabila père (accusations ayant permis à Kabila fils de rafler, voire d’éliminer, un très grand nombre de personnes qui le gênaient à tous les niveaux) et de leurs activités présumées ou avérées dans l’opposition. Puis dans les années 2002-2003, le centre de soins a vu tout d’un coup arriver un grand nombre de victimes civiles – hommes, femmes, enfants – réprimées sans discrimination sinon celle de leur appartenance ethnique et qui subissaient de plein fouet les guerres en cours dans les régions de l’est.


Alors que leur nombre avait chuté en 2009, restant toutefois en tête des nationalités, les admissions de patients congolais augmentent à nouveau depuis 2013. Les profils sont variés, à l'image des conflits qui secouent le pays. Toutefois, ce sont en grande partie des militants que nous avons vu dernièrement arriver.


Les dires des patients rendent bien l’atmosphère de chaos et d’arbitraire qui règne dans le pays, sans pour autant qu’ils soient toujours capables de décrire avec précision les tenants et les aboutissants des conflits en question, tant les traumatismes ont créé de confusion dans leur esprit.


Apparition d’une « clinique du viol »


Ce qui caractérise les patients congolais, plus encore que nos autres patients, c’est l’expérience du viol, très largement pratiqué en particulier dans l’est du pays. Les victimes sont choisies sans considération pour leur âge ou leur vulnérabilité, mais très souvent en fonction de leur appartenance à un groupe ethnique représenté dans le conflit. « Les combattants des différents groupes ethniques ont tous, tour à tour, utilisé le viol contre les femmes, que ce soit pour humilier ou punir leur appartenance à une ethnie ennemie, briser une famille ou la cohésion d’une communauté ou par pure cruauté, croyant que leurs crimes resteraient impunis. »(5)


La cruauté et l’inhumanité des actes subis par nos patients dépassent l’entendement. Souvent, maris, pères, frères et enfants sont obligés d’assister aux viols, voire d’y participer. D’autres fois, des jeunes filles sont capturées, enrôlées de force afin de servir d’esclaves sexuelles ou d’ « épouses » de soldats. Traumatisées, souvent rejetées par leurs familles qui les considèrent désormais comme impures, ces filles doivent également subir les risques sanitaires que ce type d’exactions implique : grossesses, hémorragies internes, blessures corporelles, perte de leur menstruation, exposition accrue aux MST. Le film L’homme qui répare les femmes, réalisé en 2015 autour du travail du gynécologue Denis Mukwege et de son équipe basés à l’hôpital de Bukavu (Sud-Kivu), décrit bien les limites constamment repoussées de l’horreur de ces viols : les victimes sont de plus en plus jeunes et les destructions physiques de plus en plus considérables.


Dans la plupart des sociétés africaines, le viol est un acte malsain dont la discussion en public reste taboue. Les violences sexuelles sont rarement rapportées et les victimes portent le poids physique et psychologique de l’attaque et les conséquences qui en découlent, y compris un profond sentiment de honte et d’isolement. La majorité des femmes, si elles ne sont pas tuées après avoir été violées, choisissent de taire leur expérience et ne peuvent, même à l’intérieur de leur propre famille, trouver du soutien pour les aider à surmonter cette épreuve. « Par conséquent, beaucoup ne reçoivent aucun soin médical et développent des maladies […] et d’autres problèmes qui les suivront pour le reste de leur vie ».(6)


Parmi les patients reçus au Centre Primo Levi, aucune femme ou fille ayant fui ces régions de la RDC ne semble avoir échappé au viol. La « clinique du viol » que l’équipe a dû développer avec l’augmentation massive du nombre de ces femmes en 2002-2003 a eu des répercussions sur l’organisation du centre de soins, ces suivis étant plus complexes et nécessairement plus longs.


Les femmes ne sont d’ailleurs pas les seules victimes du viol : nombre de nos patients hommes originaires de RDC se sont révélés en avoir été également victimes. De ce phénomène, nul rapport ne traite, sans doute parce que les témoignages sont encore plus difficiles à recueillir dans le cas des hommes.


Quoi qu’il en soit, le viol attaque directement l’identité « intime » ainsi que l’identité sociale. L’image de soi est atteinte, les liens sociaux sont profondément perturbés. Les sentiments de honte, de culpabilité (d’avoir survécu, de ne pas avoir su protéger ses proches du même sort) et de déchéance habitent ces hommes et ces femmes pour qui tout être humain est menaçant. Après avoir subi de telles violences, souvent sous les yeux de sa famille, comment assumer de nouveau sa féminité ou sa virilité, continuer à être mari ou épouse, mère ou père, retrouver une place dans sa communauté ?


(5) et (6) Rép. Démocratique du Congo. Ituri : un besoin de protection, une soif de justice, octobre 2003. Amnesty International.


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Mademoiselle C., histoire d’une remontée des enfers

Après l’arrestation violente et les trois mois atroces d’emprisonnement qu’elle a subis, Mademoiselle C. semblait détruite à jamais. Il a fallu plus de deux ans de suivi par un psychologue, un médecin et un assistant social pour qu’elle reprenne progressivement vie.



Mademoiselle C. était étudiante en commerce. A peine âgée de 20 ans, elle était adhérente au groupe des femmes acquises au changement (FAC). Le 1er août 2013, elle se trouvait au stade vélodrome de Kintambo, où un grand rassemblement de militants avait lieu. Elle portait un T-shirt avec le nom du groupe. C’est alors qu’a commencé pour elle une descente progressive en enfer. Alors qu’un affrontement entre forces de l’ordre et manifestants commençait à éclater, des policiers l’ont attrapée, battue, violée dans la rue. Elle a été emmenée à l’Agence Nationale du Renseignement puis à la prison militaire de Lufungola. Emprisonnée durant trois mois avec 30 hommes et femmes dans une cellule de 8m² avec pour seul quotidien les tortures, les humiliations et les menaces de mort, elle doit la vie à son frère qui l’a cherchée pendant des semaines et qui a réussi à la faire sortir contre une grosse somme d’argent difficilement réunie.


Les derniers fonds de tiroir de ses proches lui permettent d’acheter un billet d’avion pour la France, où vivent un oncle et une tante. Ses dernières forces et le conseil d’un compatriote rencontré à Paris la poussent à s’adresser au centre de soins Primo Levi. Il y a six mois d’attente, mais son état est trop alarmant pour qu’elle patiente si longtemps : le centre l’oriente vers une permanence médico-psychologique en attendant qu’une place se libère. Lorsqu’elle est finalement recontactée, elle manifeste son soulagement de pouvoir être suivie par une équipe qui s’occupe à la fois de sa santé et de sa situation socio-juridique. Elle dort toujours très mal, fait des cauchemars presque toutes les nuits, redoute plus que tout la présence d’hommes et de policiers en uniforme. Ses maux de tête, ses douleurs au dos et ses pertes régulières de sang l’inquiètent. Et bien sûr, la pensée de sa famille restée à Kinshasa, avec laquelle elle n’a plus de contact et qui est peut-être menacée par sa faute, la hante.


Le suivi de Mademoiselle C. a été long et difficile, mais les résultats sont flagrants. Alors qu’elle était d’une maigreur inquiétante, elle a repris du poids. Son expression était vide et sa tête constamment baissée ; elle est maintenant capable de soutenir un regard et même parfois de montrer un beau sourire. Elle a obtenu le statut de réfugié et vit désormais dans la banlieue de Nantes où elle a l'immense chance d'être locatrice d’un petit studio. « C’est une jeune femme incroyablement courageuse, qui n’a jamais manqué une seule consultation alors que de toute évidence, reparler de son passé lui était très douloureux », témoigne la psychologue qui l’a suivie.


Mademoiselle C. s’est adressée au service de rétablissement des liens familiaux de la Croix-Rouge car elle a désormais un objectif : retrouver la trace de ses parents et son frère. Son statut lui interdit de retourner dans son pays mais peut-être un jour parviendra-t-elle à les faire venir en France ?



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A LIRE, A VOIR


• Rapports


République démocratique du Congo. Ituri : un besoin de protection, une soif de justice, Amnesty International, octobre 2003.

République démocratique du Congo. Enfants en guerre, Amnesty International, septembre 2003

Amnesty International – Rapport 2016/17, La situation des droits humains dans le monde

Un Monde tortionnaire 2010, Acat

Dossier « L’intimité violée », Mémoires N°27, Centre Primo Levi, avril 2005
Human Rights Watch, Rapport mondial 2017, janvier 2017


• Films documentaires


L’homme qui répare les femmes, Thierry Michel, 2016

RDC : à quoi servent les casques bleus ?, Michel Dumont, Olivier Besson, John Kanyunyu, 2015



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